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10/06/2014

Comment s'attaquer au FN

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Valérie Igounet, historienne : “Il faut attaquer politiquement le FN en déconstruisant calmement son discours”

Idées | Municipales, européennes... élection après élection, le Front national se rapproche du pouvoir. Valérie Igounet, spécialiste de l'extrême-droite, décortique pour nous la façon dont la “marque” Le Pen a su soigner son image et prospérer sur la crise des partis de gouvernement et la peur de l'immigration.

Télérama : Le 03/06/2014 à 18h00- Propos recueillis par Michel Abescat

Marine Le Pen, le 1er Mai 2014 à Paris. 

Marine Le Pen, le 1er Mai 2014 à Paris. - LCHAM/SIPA

Avec 25 % des voix aux élections européennes, le Front national est, pour la première fois, arrivé en tête d'un scrutin national, après des élections municipales qui lui ont été très favorables. Ce parti est aujourd'hui un acteur majeur de la vie politique française, susceptible un jour d'arriver au pouvoir. Pourquoi un nombre croissant de Français lui font-ils confiance ? A-t-il changé depuis que Marine Le Pen a succédé à son père ou reste-t-il fondamentalement le même ? Et comment lutter contre lui et ses idées ? L'historienne Valérie Igounet, spécialiste de l'extrême-droite et du négationnisme, publie ces jours-ci, aux éditions du Seuil, une passionnante histoire du FN depuis sa création en 1972. Nous lui avons posé toutes ces questions.

Comment réagissez-vous aux résultats des élections européennes qui ont vu le FN arriver en tête ?
Pour tous ceux qui travaillent sur l'extrême-droite en France, ce résultat était prévisible, mais, en tant que citoyenne, je suis étonnée qu'autant d'électeurs votent pour ce parti, sans savoir précisément à qui ils donnent leurs voix. Ils votent pour un nom, devenu une marque, Le Pen, ils votent pour quelques thématiques phares, « l'immigration source de tous nos maux », ils choisissent le Front national par lassitude ou par rejet des partis de gouvernement qui ont une très grande responsabilité dans ce qui vient de se passer. Mais la plupart des électeurs du Front national mesurent-ils vraiment ce qu'il représente ?

Beaucoup pensent qu'il a changé, que le parti de Marine n'est plus celui de Jean-Marie. C'est toute la question évidemment. Commençons par les hommes, ce ne sont plus les mêmes...

Jean-Marie Le Pen pendant un meeting du Front National, le 7  

Jean-Marie Le Pen pendant un meeting du Front National, le 7 Novembre 1972 a la Maison de la Mutualite, Paris. - COTTE/SIPA


Il y a eu, depuis 1972, date de création du Front national, un profond renouvellement générationnel. Les plus anciens sont morts. François Brigneau par exemple, un des fondateurs du parti, ancien collaborateur et milicien, qui signait dans National Hebdo des chroniques remarquées pour leur antisémitisme et leur négationnisme, est décédé en 2012. D'autres ont quitté le Front national à la faveur de scissions, comme Bruno Mégret. Carl Lang a créé un nouveau parti en 2009. D'une manière générale, la stratégie de Marine Le Pen de « normaliser » le Front national, d'en faire un parti « respectable », a poussé dehors de nombreux « historiques » du parti qui ne s'y reconnaissaient plus. Et c'est vrai que le Front national a changé pour s'adapter au nouveau contexte politique et social. Mais ses thématiques fondamentales sont restées les mêmes.

Quel changement Marine Le Pen incarne-t-elle ?
Une mue affichée, un discours édulcoré. Je pense par exemple à cette phrase que m'a dite Louis Aliot, vice-président du parti et compagnon de Marine Le Pen, à propos de l'antisémitisme, jusque-là consubstantiel au Front national : « C'est l'antisémitisme qui empêche les gens de voter pour nous. Il n'y a que cela. A partir du moment où vous faites sauter le verrou de l'antisémitisme, vous libérez le reste. » Quelques jours après le congrès de Tours, au cours duquel elle fut élue présidente du Front national, en janvier 2011, Marine Le Pen s'est ainsi officiellement affranchie de l'antisémitisme et du négationnisme, dans une interview au magazine Le Point : « Tout le monde sait ce qui s'est passé dans les camps et dans quelles conditions. Ce qui s'y est passé est le summum de la barbarie. » Ce qui ne l'empêchera pas, un an plus tard, à l'invitation de Martin Graf, député du FPÖ, le parti d'extrême-droite autrichien, de participer à un bal viennois où, chaque année, sont ovationnés des négationnistes.

“L'ennemi affiché n'est plus le juif,
mais le Français musulman.”

L'ennemi aujourd'hui, c'est l'islam...
L'islamophobie supplante l'antisémitisme. La haine est recontextualisée. L'ennemi affiché n'est plus le juif, mais le Français musulman. Le message est simple : le danger islamiste s'oppose aux valeurs laïques véhiculées par la démocratie, fondements de la République française. C'est le nouveau combat qui permet de contourner la législation antiraciste : parler de l'islam est une manière de parler de l'immigration sans contrevenir à la loi.

En ce qui concerne le programme politique, vous montrez dans votre livre qu'il n'a guère changé, sauf dans le domaine économique...
Le tournant se situe en 1995. A la présidentielle, Jean-Marie Le Pen arrive pour la première fois en tête chez les ouvriers et les chômeurs. Jusque là, le discours du Front national était très libéral, mais fort de ce constat, le parti va lui en substituer un autre, anticapitaliste et social, qu'il va amplifier au fur et à mesure de l'aggravation de la crise et de la montée du chômage, fustigeant la mondialisation et les inégalités qu'elle engendre. Et ça marche : les élections européennes ont confirmé le succès du Front national dans l'électorat ouvrier. Il ne faut pourtant pas être dupe, il s'agit à l'évidence d'un opportunisme politique. Il suffit d'observer les thèmes des campagnes électorales. A chaque région son discours ! Dans le Nord-Pas-de-Calais, on insiste sur le social et les injustices économiques, on est très critique vis-à-vis du néo-libéralisme, pendant que dans le Sud-Est on se focalise sur l'immigration et l'insécurité. C'est pourquoi on peut avoir des doutes sur leur sincérité. Le Front national surfe sur le contexte de crise et la faiblesse des partis de gouvernement. Marine Le Pen et son équipe savent ce qu'ils font et ne craignent pas la démagogie. Une partie des électeurs pensent que les outrances du père sont derrière nous, que ce parti a changé. Ils y mettent leurs espoirs.

Le logo du M.S.I. (Movimento sociale italiano - Destra nazio  

Le logo du M.S.I. (Movimento sociale italiano - Destra nazionale) et l'ancien logo du Front National.


Marine Le Pen refuse l'étiquette d'extrême-droite pour le Front national. Qu'en pensez-vous ?

D'où vient la flamme du Front national ? Le logo du FN est directement inspiré de celui du MSI, le mouvement fasciste italien. Même s'il a évolué graphiquement au fil des années, ce logo a pour origine celui d'un parti fasciste. Le MSI a d'ailleurs soutenu financièrement les débuts du Front national, en particulier la campagne pour les élections législatives de 1973. Donc, à l'origine, il n'y a pas de doute, le Front national est un parti d'extrême-droite. Et il continue de l'être, quoi qu'en dise Marine Le Pen qui cherche à dédiaboliser son parti et sait bien ce que le terme d'extrême-droite peut avoir d'infamant. Mais il n'empêche que le FN est bien un parti d'extrême-droite qui continue d'en prôner les valeurs nationales identitaires, poursuit son discours xénophobe et sécuritaire, et place toujours au centre de ses propositions la « préférence nationale » rebaptisée « priorité nationale ». Le Front national de 2014 n'est pas un nouveau parti, il est le prolongement de son prédécesseur.

“D'ici 2017,
il ne sera pas si facile
d'éviter les dérapages.”

Marine Le Pen veut dédiaboliser son parti. L'objectif aujourd'hui est clair : il s'agit de prendre le pouvoir...
Jean-Marie Le Pen a entretenu un rapport fluctuant avec le pouvoir. Le voulait-il vraiment ? Le tournant, c'est évidemment ses propos du 13 septembre 1987, quand il a déclaré à l'émission Le Grand Jury, sur RTL, que les chambres à gaz étaient un « point de détail de l'histoire de la Deuxième Guerre mondiale ». Il sait très bien qu'avec de tels mots, il devient l'homme politique infréquentable, le « diable de la République » et qu'il ne parviendra jamais au pouvoir. Jean-Marie Le Pen était une sorte de dilettante de la politique. Mais pas ceux qui l'entouraient. Bruno Mégret, par exemple, visait clairement le pouvoir.

Marine Le Pen a la même stratégie, son ambition de faire du Front national un parti de gouvernement et de devenir présidente de la République ne fait aucun doute. C'est tout l'objet des changements qu'elle a opérés : le choix des personnes dont elle s'entoure et qu'elle met en avant, Florian Philippot par exemple, diplômé d'HEC et de l'ENA, l'effort pour présenter un programme crédible, en phase avec les préoccupations des Français ou encore, nous l'avons dit, la mise sous le boisseau de l'antisémitisme. Elle veut donner du FN une image respectable. Toute la difficulté est d'éviter les dérapages. Le FN aujourd'hui n'hésite pas à exclure ses éléments les plus sulfureux, par exemple Alexandre Gabriac, conseiller régional Rhône-Alpes, en 2011, à la suite de la publication dans la presse de photos le montrant effectuant le salut nazi.

Il sera intéressant, à ce propos, de suivre les décisions des nouveaux maires FN. Une des premières mesures de Steeve Briois, à Hénin-Beaumont a été de supprimer la subvention de la Ligue des droits de l'homme. Franck Briffaut, le maire de Villers-Cotterêts, a refusé, le 10 mai, de célébrer l'abolition de l'esclavage. David Rachline, à Fréjus, s'oppose à la construction d'une mosquée. A Béziers, Robert Ménard, soutenu par le FN, recrute des policiers municipaux, interdit d'étendre le linge aux fenêtres et aux balcons dans le centre ville historique où vivent de nombreuses familles gitanes et maghrébines, impose un couvre-feu pour les enfants de moins de treize ans. D'ici les élections présidentielles de 2017, il ne sera pas si facile d'éviter les dérapages et de garder l'image de respectabilité souhaitée. D'autant plus que les nouveaux élus sont pour la plupart très jeunes, inexpérimentés et totalement néophytes en politique.

Qui sont les électeurs du Front national ?
A l'origine, l'électorat du FN était plutôt bourgeois. Depuis 1995, les ouvriers en constituent une composante importante. En 1973, moins de 3 % d'ouvriers ont déposé un bulletin FN dans l'urne. Aujourd'hui, ils sont près d'un tiers à le faire. Aux européennes, ils étaient même 43 %. Le Front national séduit également de plus en plus les jeunes. 30 % des moins de 35 ans qui ont voté aux européennes ont choisi le FN. Le parti soigne d'ailleurs son organisation jeunesse, le Front national de la jeunesse (FNJ), qui a été refondu après l'élection présidentielle de 2012. Son nouveau directeur national, Julien Rochedy, est à l'image de la mue opérée par Marine Le Pen, physique avenant, apparence lisse, propos policés.

Enfin, le vote FN ne suscite plus la même réticence chez les femmes qu'à ses débuts. Depuis 2012, les femmes votent pour le FN autant que les hommes. Le fait qu'une femme soit à la tête du parti a évidemment beaucoup joué. Marine Le Pen a travaillé son image, elle est « moderne », mère de famille au parler franc mais sans outrance, elle a maigri, changé de coiffure et de façon de s'habiller. Elle est allée voter en veste rose. Rien à voir avec son père qui n'attirait guère l'électorat féminin.

“Aujourd'hui, le FN est un parti
d'extrême-droite,
mais il n'est pas fasciste.”

L'électorat du Front national est-il en train de passer du vote protestataire au vote d'adhésion ?
Pas encore, mais la question se pose avec de plus en plus d'acuité. C'est tout l'enjeu des présidentielles de 2017. Il me semble que les motivations des électeurs FN évoluent, que cette adhésion est en train de monter. Elle concerne essentiellement la thématique raciste, anti-immigrés. Les électeurs ont peur. C'est sur cette peur que la « marque » Le Pen n'a cessé de se développer, qu'elle a installé sa crédibilité. C'est facile pour elle aujourd'hui de prospérer sur la peur dans le contexte économique et social que nous connaissons.

Marine Le Pen stigmatise ce qu'elle nomme « l'UMPS ». Le rapprochement des politiques des deux partis de gouvernement, le choix du néolibéralisme par le PS, ne jouent-ils pas également en sa faveur ?
Evidemment, et les deux partis de gouvernement affichent la même impuissance face à la crise. Marine Le Pen les met dans le même sac, ses électeurs aussi. Ils n'ont plus confiance dans la classe politique qui est aujourd'hui dans un rare état de déliquescence. La droite risque l'implosion, la gauche est à terre. Les scandales politico-financiers, les affaires, Cahuzac, aujourd'hui Copé, sont dévastatrices. Un des slogans du FN est ainsi formulé : « Tête haute, mains propres ». Ce n'est pas par hasard. Ils exploitent, comme toujours, la situation, du pain bénit pour eux.

Comment contrer le FN ? Dans votre livre, vous dites qu'en l'assimilant au fascisme, la gauche « se trompe manifestement de terrain et d'époque »...
Oui, c'est trop facile et cela ne sert pas à grand-chose car le qualificatif est outrancier. C'est vrai que le Front national a des origines fascistes, mais le terme renvoie à une définition politique précise, à un moment précis de l'histoire. On n'agira pas efficacement contre le FN en se limitant à des injures. Aujourd'hui, le FN est un parti d'extrême-droite, mais il n'est pas fasciste. Il faut faire l'effort de le connaître, de décortiquer son programme. Et c'est là dessus qu'il faut l'attaquer politiquement, en analysant et en déconstruisant calmement son discours. Aujourd'hui, un grand nombre d'électeurs votent pour lui, en croyant qu'il peut apporter de bonnes solutions à la situation de crise que nous vivons. Il faut discuter, argumenter, leur montrer qu'ils se trompent. Il faut se mettre au travail.

A lire

Le Front national de 1972 à nos jours. Le parti, les hommes, les idées, de Valérie Igounet. Ed. du Seuil, 496 p., 24 €.

Racisme - Le Monde diplomatique : Nouveaux visages des extrêmes droites « Manière de voir » n° 134 — Avril - mai 2014

Trente ans de manifestations antiracistes, de pétitions indignées, de pamphlets assassins, de mobilisations morales n’auront rien empêché. Les droites extrêmes ont toujours pignon sur rue, notamment en Europe. Trente ans d’échec qui mériteraient, à tout le moins, que l’on s’interrogeât sur le diagnostic et, pourquoi pas, sur les éventuels remèdes.

 

Lire le compte rendu de ce numéro, paru dans Le Monde diplomatique d’avril 2014, par Jean-Yves Camus.

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Commentaires

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Écrit par : CAT | 30/09/2014

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