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01/07/2015

Enquête Séries françaises

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Enquête

Séries : les scénaristes français voudraient se lâcher, mais...

 

Dans l'univers impitoyable des scénaristes, peu d'élus. Parmi les valeurs montantes ou confirmées : Audrey Fouché, Benjamin Dupas, Frederic Krivine, Anne Landois, Fanny Herrero.

 

© Iannis Giakoumopoulos pour Télérama

Portée par l'élan des meilleures séries d'outre-Atlantique, une nouvelle génération d'auteurs rêve de bousculer la fiction télévisée hexagonale. Comment vaincront-ils la frilosité des chaînes grand public ?

Evidemment, aucun d'eux ne cite Navarro. Lorsque, en novembre dernier, les dix étudiants de la première ­promo « création de séries TV » de la Femis résument, lors d'une cérémonie publique, le scénario original qu'ils ­viennent d'écrire, ils le comparent à Buffy contre les vampires, Breaking Bad ou Shameless. Cette nouvelle génération a le mérite de voir grand. Ces jeunes ont boulotté Game of thrones, House of Cards, True Detective, ont assisté aux master class du gourou du scénario John Truby et ­rêvent d'incarner une nouvelle vague française, rompue aux méthodes américaines, capable de pondre du divertissement de pointe – et pourquoi pas, un jour, un chef-d'œuvre comme Les Soprano...

Ils sont heureusement plus de dix dans le pays. Fondé il y a vingt ans, le Conservatoire européen d'écriture audiovisuelle (CEEA) a formé plus de 200 scénaristes aguerris. Auxquels se greffe une meute d'autodidactes sérivores. Ecrire pour la télévision n'a jamais fait autant fantasmer : Canal+ croule sous les propositions et TF1 reçoit plus de 600 projets par an.

 

“Cela fait dix ans que je travaille dans le secteur et il n'y a pas une seule série à laquelle j'aie participé dont je sois fier.”

 

 

Côté téléspectateurs, pourtant, on peine à s'extasier. Certaines séries de Canal+, comme Les Revenantsou Engrenages – les seules comparables en termes d'exigence aux standards des chaînes câblées américaines –, restent des exceptions. Manifestement, le rêve américain a ses limites. Un diplômé de la première promo de la Femis a été recruté à Plus belle la vie (France 3), un autre écrit pour Profilage (TF1). Et la majorité des auteurs rongent leur frein en participant à l'écriture des dialogues de Camping Paradis, Nos chers voisins ou Candice Renoir...

 

« Je suis complètement déprimé, confie l'un des scénaristes parmi la vingtaine que nous avons sondés. Cela fait dix ans que je travaille dans le secteur et il n'y a pas une seule série à laquelle j'aie participé dont je sois fier. » De fait, les débouchés offerts par Canal+ et Arte restent marginaux dans la fiction télé. Les trois quarts des investissements viennent de TF1, France 2 et France 3. Seulement douze à quinze nouvelles séries originales sont lancées chaque année, toutes chaînes confondues. Et pour y accéder, mieux vaut s'être déjà fait un nom. « En France, on ne verra jamais un diffuseur prendre un scénario écrit par un total inconnu, comme HBO l'a fait avec True Detective», explique Frédéric Chancel, scénariste pour TF1. « Pour réussir, un jeune auteur a plutôt intérêt à aller se bourrer la gueule dans un festival près d'un scénariste renommé pour essayer de l'embarquer dans son projet. » Sans compter que les chaînes ont tendance à multiplier les coproductions internationales ou les collaborations avec les showrunners – ces super auteurs garants de la ligne et de la cohérence d'une série, de l'écriture au montage – étrangers : sur les quatre nouvelles séries de Canal+ en 2015, une seule est écrite par un Français — Le Bureau des légendes, d'Eric Rochant.

 

200 projets soutenus par le CNC, 2 diffusés

 

Celui qui rêvait, tout juste diplômé, d'offrir le Mad Men français ou de devenir le prochain Nic Pizzolatto (True Detective) est prié de rentrer gentiment chez lui. La preuve en un chiffre : sur les 200 projets de séries télé dont l'écriture et le développement ont été soutenus par le Fonds d'aide à l'innovation du CNC en dix ans – avec des représentants des chaînes dans le jury –, seules deux ont été diffusées à l'antenne, le ­format court Vestiaires et la série Tiger Lily, avec Lio, sur France 2. Le reste n'a jamais trouvé preneur. Jugé trop fantaisiste, ou déconnecté du marché. Des centaines de projets assez avancés croupissent ainsi dans les tiroirs. De quoi fantasmer sur de possibles pépites oubliées sous des couches de poussière...

« Vous surestimez ce qu'on reçoit, se défend Marie Guillaumond, directrice de la fiction à TF1. Les bons projets ne tombent pas du ciel. En France, on a beaucoup de talents, mais le génie est rare. Si vous imaginez qu'on m'envoie chaque semaine par courrier un scénario incroyable tout prêt dans une enveloppe, vous vivez dans le monde de Oui-Oui. »

Pas de violence, pas de sexe, pas de drogue, pas de politique...

Bien entendu, les scénaristes, eux, font entendre un son de cloche différent : « Les diffuseurs tiennent un double discours qui me rend dingue », peste un auteur qui, comme tant d'autres, préfère témoigner anonymement. « On nous dit : “Lâchez-vous”, et puis on se fait raboter tout ce qui dépasse. » Comme elles financent 80 % de la production, les grandes chaînes ne se privent pas d'imposer leurs règles. Si Canal+ et Arte offrent une certaine souplesse, le jeune scénariste fan de Weeds ou de Breaking bad déchante rapidement en découvrant la liste des sujets qui fâchent sur TF1 ou sur le service public : pas de violence, de sexe, de drogue... Et prière d'y aller mollo sur les questions politiques, bioéthiques, etc.

Diffusée début 2013, Tiger Lily a été expurgée de ses aspects les plus « rock » – jugés trop clivants par France 2. Conçue au départ comme l'histoire d'une bande d'ex-pop­stars un brin déglinguées, la série a viré au remake pâlot de Desperate Housewives. Un autre projet a capoté : France 3 ­refusait d'intégrer un personnage de psychanalyste. Motif : « C'est trop élitiste, notre public ne va pas chez le psy ! »

 

Et le casting impose... Anthony Delon

 

Gommer les aspérités ou les différences est devenu un réflexe : à l'origine, le héros chirurgien de la série Interventions, diffusée en novembre sur TF1, devait être un jeune médecin, élevé à la Ddass, qui transcendait ses origines d'enfant d'immigré. Sauf qu'au dernier moment, le casting a imposé... Anthony Delon, obligeant les scénaristes à réécrire les épisodes dans l'urgence (et sabordant tout l'enjeu de la série).

Le formatage se joue à tous les niveaux. « Dans toutes les histoires, on nous demande de rajouter un peu de thriller, du suspense », déplorent la majorité des auteurs rencontrés. Une chronique sociale se voit subitement flanquée d'un tueur en série, avant que la chaîne juge l'ensemble « trop sombre » et la métamorphose en comédie. Autres exemples entendus : un héros de 55 ans transformé en héroïne de 20 ans, une relation crypto-gay entre deux hommes qui se mue en entraide fraternelle à la Joséphine, ange gardien, etc.

“N'oubliez pas qu'on écrit pour des vieux !”

Les chaînes le reconnaissent : « Diffuser un drame intimiste comme Six Feet under serait compliqué sur notre antenne, concède Thierry Sorel, patron de la fiction de France 2. Notre vocation est de rassembler quatre millions de téléspectateurs en prime time. » Mais, pour lui, les choses évoluent : « Les séries françaises ne sont plus aussi timorées qu'avant », affirme-t-il, mettant en avant « le héros alcoolique de Boulevard du Palais » (sic), quand TF1 se flatte d'« évoquer le djihad dans un épisode d'Alice Nevers » (re-sic). « Notre boulot, c'est d'accompagner la créativité des auteurs sans les censurer », explique Marie Guillaumond, de TF1.

Les jeunes scénaristes ne captent pas le même message. « Tu te crois sur HBO ? » s'est vu rétorquer un auteur travaillant pour France 2 à propos d'une scène pourtant anodine. A la direction de France 3, on rappelle à l'envi : « N'oubliez pas qu'on écrit pour des vieux ! » Résultat, certains ont intégré la consigne. « En dix ans, mes mécanismes d'autocensure ont été multipliés par 200 », explique un ancien scénariste de Plus belle la vie.

 

“Les diffuseurs réfléchissent deux ans pour savoir s'il faut y aller ou pas. Et attendent en général des choses qu'ils ont déjà vues”

 

 

Partout, le même constat : les chaînes « ont peur de leur ombre » et les conseillers de programmes tremblent pour leur job. « Aux Etats-Unis, la concurrence est si féroce que vous êtes obligé d'innover. Alors qu'ici, c'est l'inverse : vous restez à votre poste si vous ne faites pas trop de vagues », se marre le scénariste Duong Dang-thai (Le Bureau des légendes). Cette frilosité engendre des délais de développement interminables. « Les diffuseurs réfléchissent deux ans pour savoir s'il faut y aller ou pas. Et attendent en général des choses qu'ils ont déjà vues », raconte un jeune auteur de Canal+.

 

A force de faire la navette entre les chaînes et la production, les cerveaux s'épuisent : « Notre boulot, c'est d'être payés des clopinettes pour réécrire 25 fois le scénario, selon les caprices d'un chargé de programmes », déplore une plume d'Arte. Quand ils ne se font pas éjecter en plein milieu de la vingt-quatrième version... Même une pointure comme Emmanuel Carrère (embauché sur Les Revenants) a fini par ­jeter l'éponge, ainsi qu'il le raconte dans les premières pages de son roman Le Royaume : « Je supportais moins bien [...] de passer constamment des examens devant des petits jeunes gens à barbe de trois jours qui avaient l'âge de mes fils et faisaient des moues blasées devant ce que nous écrivions. »

Des textes plus subtils

Sous-financé, fastidieux, interminable, ce processus de développement se révèle foncièrement contre-productif : « On en arrive à des aberrations, constate Guilhem Cottet, ­délégué général de la Guilde des scénaristes. C'est surréaliste que le remake américain des Revenants soit diffusé sur Netflix avant même que la saison 2 française n'arrive sur Canal+ ! »

 

Heureusement, la situation n'est pas figée. De-ci de-là, des auteurs parviennent à imposer des textes plus subtils, des registres plus sophistiqués : le soap à suspense dans les cuisines d'un restaurant (Chefs, France 2) ou le thriller familial à la Broadchurch (Disparue, France 2). Les scénaristes se professionnalisent, leur savoir-faire s'affine. En 2004, Plus belle la vie a ouvert la voie aux ateliers d'écriture, avec une organisation très hiérarchisée et un rythme de production industriel, à l'américaine. Techniques employées depuis dans Un village français ou Le Bureau des légendes, sous la supervision d'un showrunner (Frédéric Krivine, Eric Rochant).

 

Les jeunes s'organisent en collectifs

De leur côté, les plus jeunes ont compris l'intérêt de s'organiser en collectifs (le SAS, la Mafia Princesse, la Squadra...) pour « forger un langage commun », « échanger », « se sentir moins seul », « rationaliser les questions d'organisation ». Et tenter d'améliorer le statut de l'auteur, qui reste extrêmement précaire : pas d'intermittence, pas de chômage, et des « pitchs » (l'argument de la série) payés souvent au rabais. « C'est le combat de notre génération », dit Fanny Herrero, 40 ans, cofondatrice du SAS. Valeur montante du scénario français, comme Benjamin Dupas (son coauteur dans Un village français et Kaboul Kitchen) ou Audrey Fouché (Borgia), elle fait partie d'une jeune garde optimiste et tout-­terrain, rodée aux techniques collectives, qui, en dépit des obstacles, commence à faire entendre sa voix.

 

Dans les ­petits groupes qui se forment aujourd'hui, on sait qu'il faut être capable d'exécuter de la commande, de faire ses armes sur des séries grand public, comme l'a fait l'Américain Matthew Weiner, passé par la sitcom bas de gamme Une fille à scandales, avant d'écrire pour Les Soprano, puis de développer plus tard son génial Mad Men. « Il ne peut pas y avoir une génération spontanée de showrunners », explique Emmanuel Daucé, producteur d'Un village français. « On n'est pas au casino. Une chaîne ne va pas confier 50 millions d'euros comme ça à un débutant. Les scénaristes ont besoin de se faire la main, un peu comme les compagnons : il faut faire son tour de France avant de réaliser un chef-d'œuvre. »

 

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