Avertir le modérateur

12/09/2015

A Bodrum, Turquie, le cauchemar des réfugiés

n

 

C'est sur une plage de Bodrum, le Saint-Tropez turc, que le corps d'Aylan Kurdi, cet enfant de 3 ans mort noyé, a été retrouvé. Point de passage vers la Grèce et l'Union européenne, la station balnéaire vit le jour à l'heure du tourisme de luxe. Les nuits sont celles de l'exode, des passeurs, des zodiacs rafistolés et des trafics en tout genre pour que les milliers de Syriens réfugiés puissent traverser les six kilomètres qui les séparent de l'île de Kos.

 

Bodrum (Turquie), de notre envoyé spécial.- Fayit contourne un yacht et s’approche de l’atelier. Trois employés s’affairent autour d’un zodiac noir long de 8 mètres. « C’est un modèle fabriqué en Chine. Il a été saisi par les gendarmes qui ont planté 30 coups de couteau pour le rendre inutilisable. Il a été récupéré à la décharge et on nous a demandé de le remettre à flot. » Les affaires vont bien pour Fayit qui a ouvert à Bodrum son entreprise de fabrication, vente et importation de bateaux en 2005. Il y a même trop de travail. « Depuis le mois d’août, nous ne faisons plus que réparer des zodiacs. Il y en a six qui attendent. » S’il dit ne pas connaître vraiment le commanditaire, Fayit sait qui va embarquer. « Ils vont faire monter 50 réfugiés. » Autant de vies en sursis.

 

La nuit est tombée et les vagues roulent sur les plages de sable fin. L’eau à température idéale appelle au bain de minuit. Le phare du restaurant Fener, sur la commune de Akyarlar, éclaire par intermittence les transats, les catamarans et les planches à voile bien alignées. En face, à six kilomètres, on devine l’île de Kos, en Grèce. C'est sur ces plages que fut découvert, mercredi 2 septembre, le corps d'Aylan Kurdi, cet enfant de 3 ans mort noyé après être tombé d'une embarcation de fortune, et dont la photo a fait le tour du monde.

« J’ai vu partir leur bateau, explique Ahmet. Cette nuit-là, je travaillais pour une équipe de télévision. Le groupe a surgi de l’obscurité. Ils se cachent dans les bosquets de l’autre côté de la route qui longe la plage. Ils mettent l’embarcation à l’eau. Les passeurs leur indiquent la direction à suivre puis les livrent à eux-mêmes. Ça ne dure pas plus de 5 minutes. » Aylan n’a pas embarqué sur un zodiac rapiécé, mais sur un bateau de plage conçu pour barboter. « Ils étaient 11 à bord, témoigne Ahmet. Le drame était prévisible. Deux embarcations sont parties au même moment. » Le lendemain matin, 11 noyés, 3 disparus et 17 survivants ont été recensés.

Une ombre s’approche. Karim, tunisien, est animateur dans un hôtel « all inclusive ». Golden Beach, Woxxie, Bendis, Armonia, etc. Les noms des complexes touristiques se succèdent sur toute la côte depuis Bodrum. La journée, le rêve. La nuit, le cauchemar. Après le travail, Karim aime le long des plages. « Depuis des semaines, je vois des réfugiés partir. Vous verriez les conditions, c’est terrifiant. Certains partent même sans moteur. Cette nuit, c’est plus calme et je n’ai vu personne. »

L’émotion provoquée par la publication des photos d’Aylan Kurdi a fait réagir les autorités. Pas question que les plages se transforment en cimetière. La vigilance est « renforcée ». Deux gendarmes observent le rare trafic sur la route qui sépare les lotissements de luxe et les plages. « Je suis originaire de l’est de la Turquie, dit un des gendarmes. On nous a dit de prendre des mesures préventives. Depuis deux jours, 200 personnes ont été interpellées. » Deux embarcations vont tout de même prendre la mer juste avant l’aube.

Au sud-ouest du pays, Bodrum est le Saint-Tropez turc, une immense marina huppée du pourtour méditerranéen, une opulence de bâtisses blanches et de toits rouges qui dévalent vers la baie. Depuis le printemps 2015, le Tout-Istanbul y croise des milliers de réfugiés, syriens en grande majorité, prêts à tout pour rejoindre l’île de Kos, porte d’entrée de l’Union européenne.

 

La voie de passage est connue de longue date. « Dans les années 1980, après le coup d’État militaire, c’était par là que les opposants turcs fuyaient le pays », se rappelle Ahmet. S’il existe un autre passage maritime à la hauteur d’Izmir, celui des environs de Bodrum est privilégié car réputé moins dangereux, surtout en été.

10 heures du matin. La chaleur commence à peser. Non loin des restaurants étoilés qui bordent la marina, des gens se sont regroupés dans un square. Un homme s’approche avec le désir de témoigner : « Syria, no good, no good. » Ce père de famille est d’Edleb, une ville voisine d’Alep. « Je dirigeais un supermarché, mais il a été détruit. Nous sommes venus en Turquie il y a quatre mois. À Ankara, j’ai fait une demande de visa au consulat italien. Elle a été refusée. »

 

« Nous sommes 23 personnes »

Sa femme fouille dans un grand sac en plastique et sort deux gilets de sauvetage. Toute la famille est prête pour le grand saut. Noor, une fillette de 5 ans, le petit frère de 3 ans et la petite dernière qui s’agrippe au cou de papa. Le passage a été négocié à 3 000 dollars pour les cinq membres de la famille. Mais quand ? « On attend. Ils ont dit qu’ils appelleraient. »

 

Une voiture stoppe. Une nuée de gamins l’entoure. Katie, institutrice anglaise, fait partie d’un groupe d’expatriés et de Turcs qui collecte nourriture, produits pour bébé, vêtements et nécessaires de toilette. « J’ai passé deux semaines de vacances en août en Angleterre. J’ai été choquée par l’image négative transmise par les médias et le manque de compassion. De nouvelles familles arrivent sans arrêt. Nous les aidons au jour le jour. Nous ne pouvons rien faire d’autre. »

« Bien sûr qu’on connaît les risques. Comme tout le monde ici », assure l’ancien gérant de supermarché. Comment mesurer le désarroi qui pousse un homme comme lui à risquer sa vie et celle de sa famille ? Les rumeurs bruissent parmi les réfugiés. « Ils disent que le gouvernement va arrêter les réfugiés de la côte pour les amener vers les camps à la frontière avec la Syrie », affirme Katie. Une fausse nouvelle sans doute distillée par les réseaux mafieux pour pousser les gens à surmonter leur terreur coûte que coûte.

Direction, Turgutreis, à l’ouest de la péninsule. C’est là que les personnes interpellées les nuits passées sont détenues. Sur le port, les gardes-côtes décomptent la trentaine de personnes derrière les grilles, assises à même le ciment ou sur des gilets de sauvetage. Le gradé évoque des autorités turques débordées : manque de moyens matériels, sous-effectifs, pas de locaux. « Ces gens attendent ici parce qu’il n’y a plus de place à la gendarmerie. Il s’agit juste de vérifier leur identité avant de les relâcher. »

Les touristes bronzent à cent mètres. Leurs enfants jouent dans les vaguelettes. Quelques pêcheurs boivent une bière sur la jetée. Le patriarche du groupe de Syriens se présente : Mustafa, pharmacien. « Nous sommes vingt-trois personnes, famille, amis et voisins, tous partis d’Alep il y a vingt jours. Nous sommes passés par Tripoli au Liban. Nous sommes arrivés par mer à Mersin. À Istanbul, nous avons attendu sept jours et on nous a dit d’aller à Izmir. Nous y sommes restés cinq ou six jours. Puis, ils nous ont dit de venir à Bodrum. Hier soir, c’était notre seconde tentative. »

Autour de lui, des jeunes hommes et femmes. L’un est étudiant en médecine, l’autre fait architecture, le troisième est ingénieur. Mustafa poursuit son récit. « La première fois, ils ont dit que c’était plus prudent d’effectuer la traversée en yacht. C’était 2 500 euros par personne. Mais ils ont voulu embarquer 220 personnes sur un petit bateau de pêche. Nous avons refusé de monter à bord. »

Des jeunes s’approchent des grilles. Les langues se délient pour expliquer le choix du départ. Alep est devenue une ville impossible à vivre. Plus d’électricité depuis deux ans. Plus d’eau depuis trois mois. Nourriture et médicaments se négocient à prix d’or. Et les bombardements sont incessants. « Sang. Mort. Destruction. La guerre est partout, résume Waïl un jeune avocat. Nous voulons juste vivre en paix et en sécurité. Nous ne sommes pas des criminels. »

Mustafa revient sur la nuit dernière. « Hier, on nous a amenés à la plage par bus. Nous sommes partis à minuit. Nous étions 33 sur un zodiac de 5 mètres de long. Une fois à bord, nous avons été surpris qu’ils demandent à un des passagers de manœuvrer. Ils ont juste indiqué une direction et promis qu’une heure et demie plus tard nous serions arrivés. »

 

« Nous nous sommes perdus »

 

Si les eaux de la mer Égée sont calmes sur le littoral, tout change quelques centaines de mètres au large. Le vent, les courants, la houle, l’obscurité suscitent la panique à bord des embarcations surchargées. Sidrah, 18 ans, étudiante en arts, coquette, soigneusement habillée, nièce de Mustafa, exprime sa frayeur. « Je ne sais pas nager. C’était l’horreur ! » Avec la terre ferme, elle a retrouvé le sourire, mais une infinie lassitude se lit dans ses yeux comme dans ceux de ses amis.

 

« Nous nous sommes perdus, raconte Mustafa. Nous sommes restés quatre heures au milieu de la mer sans savoir dans quelle direction aller. Il y a des lumières partout. Le bateau était sur le point de chavirer. J’ai décidé d’appeler mon frère qui était à terre. Il a alerté les garde-côtes turcs qui sont venus nous chercher. » À défaut de mener à bon port, les passeurs prennent soin de donner les téléphones des garde-côtes à ceux qu’ils envoient au large.

À Bodrum et sur toute la péninsule, personne n’est dupe. Les nouvelles circulent à la vitesse d’Internet. Il y a des noyés toutes les nuits. La plupart des corps ne sont pas retrouvés. « On va risquer notre vie encore et encore parce que la vie à Alep n’est plus possible », assène Mustafa. Waïl confirme : « Je vais continuer mon chemin. Je suis venu jusqu’ici pour réaliser mon rêve. »

 

Il existe des lumières dans les ténèbres :

 

 

Nursel Kilic participait à la première conférence du Réseau International Féministe et Laïque (RIFL), les 7 et 8 novembre dernier. La militante féministe...
WWW.50-50MAGAZINE.FR
 

n

A Bodrum, Turquie, le cauchemar des réfugiés - Un article de MEDIAPART par Alain Devalpo

Les commentaires sont fermés.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu