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10/04/2016

La Reine Margot »

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En 1994, la fresque historique de Patrice Chéreau sur les tueries de la Saint-Barthélemy bouleverse le genre, tel un somptueux ballet sanglant. Et fait écho à d'autres guerres civiles, en Yougoslavie et au Rwanda. Retour sur un projet dévorant et un tournage épique qui épuisèrent leurs protagonistes.
 
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C'est un vendredi 13, en 1994. L'ex-­Yougoslavie est en guerre ; l'Algérie, dans sa décennie noire ; le génocide des Tutsi a commencé au Rwanda. A Cannes, comme partout en France, l'événement du moment est la sortie de La Reine Margot, la grande fresque baroque et sanglante de Patrice Chéreau. Mises en scène par lui, les tueries de la Saint-Barthélemy (1572) semblent d'une modernité terrible. Presque d'actualité... Quatorze mois plus tard, le massacre de Srebrenica — huit mille musulmans de Bosnie sont exécutés par les forces serbes — renforce hélas ! cette impression. Et dire que sans le père deRabbi Jacob, ce grand film sur l'intolérance religieuse n'aurait peut-être jamais vu le jour... Ce que Gérard Oury vient faire à la cour vénéneuse des Valois ? Pour le savoir, il faut remonter au commencement, et c'est une longue histoire.

1988. Dans la cour du palais des Papes d'Avignon, Patrice Chéreau dynamite Hamlet. L'année d'avant, il était à Cannes pour présenter son quatrième film,Hôtel de France, avec ses élèves du Théâtre des Amandiers de Nanterre, les jeunes Vincent Pérez, ­Valeria Bruni Tedeschi, Bruno Todeschini, entre autres. Claude Berri, qui a produit le film, rêve d'offrir à Chéreau, qu'il adore, une caisse de résonance digne de lui. L'homme qui a transformé le théâtre en ring et révolutionné le Ring de Wagnermérite d'élargir son public. C'est alors que le producteur de Manon des sources lui parle des Trois Mousquetaires. Pourquoi ne pas redonner un coup de jeune au livre d'Alexandre Dumas en l'adaptant pour les comédiens de Nanterre ? Le metteur en scène des corps-à-corps se laisse séduire par l'idée d'un grand film populaire. Il se met au travail, mais découvre bientôt que Jean ­Becker travaille sur le même projet... La solution viendra de son amie Danièle Thompson, qui se souvient de ses ­lectures d'adolescente : « Tu as lu La Reine Margot ? » « J'avais dévoré la trilogie de Dumas sur l'histoire des Valois [La Reine Margot, La Dame de Monsoreau,Les Quarante-Cinq, NDLR], ­raconte la scénariste.Mais à l'époque, La Reine Margot était un roman méconnu qui n'avait pas été réédité. Impossible de remettre la main sur ma vieille collection Nelson. »Finalement, c'est le père de Danièle Thompson, un certain ­Gérard Oury, qui déniche une édition d'épo­que chez un vieux libraire de Montmartre.

 
 

Entre Patrice Chéreau, réali­sateur de films intimistes, et la scénariste de La Boum, c'est le début d'une « intimité électrique ». La Reine Margot emballe Chéreau. A se demander pourquoi celui qui a monté ­Massacre à Paris, de Christopher Marlowe, en 1972, n'y a pas pensé tout seul. Le livre lui inspire un drame shakespearien plein de sang et de soie. ­Lyrique et trivial, théâtral et violent. « Un film spectaculaire et personnel à la fois », résume Danièle Thompson. Mais le roman est touffu, il faut épurer l'histoire, la recentrer sur le personnage de Margot, la mariée sacrificielle à la réputation sulfureuse, cette « ­enfant mal aimée dans une armure de reine », comme la décrit son interprète, Isabelle Adjani... Le tandem s'y attelle à l'aide d'une documentation qui va du Roman d'Henri IV, de Heinrich Mann, aux rapports des ambassadeurs de l'époque, en passant par les Mémoires de Marguerite de Valois.

 

Margot la catholique (Isabelle Adjani) avec La Môle le huguenot (Vincent Pérez), amants maudits au cœur des ténèbres. Adapté d’Alexandre Dumas, le film est devenu un classique.

 

 

 

Entre 1989 et 1993, neuf versions du scénario se succèdent. Entre la première et la dernière, la durée du film passe de 4h30 à 2h39, et son coût, de 200 à 120 millions de francs (18 millions d'euros)... Toute à son histoire d'amour avec Daniel Day-Lewis(auquel Chéreau voulait donner le rôle de La Môle, l'amant protestant de Margot), la star Isabelle Adjani accepte, refuse, hésite. Un coup de bluff de Chéreau la fait revenir :« Si vous dites non, je prendrai une autre actrice. » Quant à Claude Berri, il est accaparé par ­Germinal, sa propre superproduction d'époque. Dans un texte écrit après la mort de Patrice Chéreau (1) , Danièle Thompson évoque ces « quatre ans de tête-à-tête acharné, le monde entier contre nous, le monde entier avec nous... » Lors de cette longue gestation où, mille fois, le duo croit le film enterré, elle décrit Chéreau comme « épuisé par sa propre énergie, assommé par les devis trop élevés, les coupes trop radicales. [...] Patrice enthousiaste, puis soudain brisé, mains nouées, regard traqué — un dessin d'Egon Schiele. Non, Sophia Loren ne fera pas le film ! » [c'est à Virna Lisi que reviendra le rôle de ­Catherine de Médicis et un prix d'interprétation à Cannes, NDLR].

Quand le tournage commence enfin, Chéreau s'est très bien entouré : son fidèle décorateur Richard Peduzzi, le chef opérateur Philippe Rousselot, la costumière Moidele Bickel font partie de l'équipe. Mais le plus dur reste à faire. Cinq mois de tournage, des centaines de figurants, une équipe énorme, des kilos de costumes, un plateau qui se balade de la forêt de Compiègne à la basilique de Saint-Quentin, d'un palais lisboète au château de Maulnes. Des sangliers, des chevaux, des chiens et... l'indomptable Adjani. Malgré le poids des fards et des étoffes, Chéreau veut de la légèreté, de la sensualité et des gros plans dans l'écrin monumental des décors. Son idée fixe ? Dépoussiérer le film historique. « Retrouver à la fois la forme du grand cinéma incroyablement mobile et flexible (Huston peut-être, et surtout Coppola et Scorsese), et aussi la force des reportages d'aujourd'hui », écrit-il dans ses notes sur la réalisation du film. Dominique Blanc, alias Henriette de Nevers, se souvient d'une séance d'essayage des costumes avec Miguel Bosé en duc de Guise. « Pour s'amuser, on a pris la pose et ébauché un menuet. Patrice nous a regardés et a dit : "C'est tout ce que je ne veux pas." » Parmi les influences de ce fils de peintre, on trouve bien sûr les tableaux de Zurbarán et de Rembrandt, mais aussi ceux de Goya, de Géricault et de Bacon. « Chéreau se fichait complètement de la reconsti­tution, témoigne le directeur de la photo Philippe Rousselot. Aux décors du XVIe siècle, qu'il jugeait trop beaux, il préférait ceux, plus âpres et austères, du XIIe. Les anachronismes ne lui faisaient pas peur : certains meubles datent du XVIIIe siècle. Je me souviens même de chandeliers Giacometti... » Mélange de préparation méticuleuse et d'improvisation in extremis, la méthode Chéreau rend chaque plan très compliqué à éclairer. Il n'a que faire de rentabiliser les fresques Renaissance en les montrant sous une lumière crue : le clair-obscur sied mieux à ses mafieux en pourpoint.

 

« Chaque jour de ce tournage sous tension permanente était comme une montagne à franchir, assure Dominique Blanc. Et chaque soir, on avait le sentiment d'une ascension miraculeuse. Pour mon premier jour, j'ai attendu huit heures qu'on vienne me chercher pour traverser une mêlée de cascadeurs en train de s'embrocher à l'épée. J'étais morte de peur. Mais le plus impressionnant, ce furent les scènes de la Saint-Barthélemy dans les rues de Bordeaux, de nuit... » Des centaines de figurants nus entassés, évoquant les charniers des camps nazis. Vincent Pérez évoque, lui, « le travail ­titanesque de Chéreau sur la figuration. Il agençait ses cadavres comme un pein­tre ou un sculpteur. » Dans la peau de La Môle, l'acteur a souffert des nuits entières, à moitié nu, le nez dans la poussière, glissant sur les corps des figurants, recouvert de faux et de vrai sang (après s'être blessé avec son épée). « Nous, les acteurs, on savait qu'on allait se faire mal, raconte-t-il. Chéreau attendait de nous qu'on dépasse nos limites. » Il reste ce directeur d'acteurs hors pair, qui « rôde autour des visages comme un fauve bienveillant », précise Dominique Blanc.

Quand le film sort enfin, après un montage épique, Chéreau est épuisé. La Reine Margot n'aura pas la Palme d'or (qui ira à Pulp Fiction, de Quentin Tarantino), mais obtiendra le Grand Prix du jury et fera plus de deux millions d'entrées. « Ce film, qui n'a jamais été à la mode, est devenu un classique », estime Philippe Rousselot, qui évoque sa carrière exceptionnelle à l'étranger. Et Danièle Thompson de citer les sériesLes Tudors, Borgia et Game of thrones comme autant d'exemples de sa postérité. Lors d'une master class donnée à la Cinémathèque de Belgi­que, un an avant sa mort, Patrice Chéreau, lui, l'évoquait comme un formidable rite de passage : « C'est avec La Reine Margot que j'ai vraiment appris à faire du cinéma. » ­

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