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21/05/2016

Le djihad pour sauver soixante-dix parents et ami

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La fable des 70 vierges offertes après sa mort au supposé « martyr » du djihad a fait couler beaucoup d’encre. Mais beaucoup plus dans la presse occidentale que dans la propagande djihadiste, tant elle conforte des préjugés ancestraux sur l’Islam et la sexualité qui lui est associée depuis les chroniques médiévales.

En revanche, peu d’intérêt a été accordé à la conviction qu’ont de nombreuses recrues de Daech, le bien mal nommé « Etat islamique », de se sacrifier en Syrie pour racheter les fautes présumées de 70 de leurs proches. Une telle tendance est d’autant plus troublante qu’elle vaut tout autant pour les femmes que pour les hommes qui ont choisi de rejoindre le « califat » auto-proclamé d’Abou Bakr al-Baghdadi. En outre, elle renvoie à la centralité de la Syrie dans une propagande moderne aux accents prophétiques, et non à une quelconque fatalité d’un djihad posé comme éternel.

Pour avoir insisté depuis une décennie sur la dimension apocalyptique d’un certain djihadisme, j’ai pu relever le caractère structuré et structurant d’une telle déviance individuelle ou collective. Une dissonance cognitive devenue systématique nourrit un déni de la réalité immédiate au profit d’un « récit » qui se substitue à elle. L’embrigadement dans la secte djihadiste ne peut que consolider un tel engagement, auquel l’imminence ressentie de la fin des temps confère un caractère d’urgence.

Un tel processus n’a cependant rien de spécifique au djihadisme, et encore moins à l’Islam. Prenez Simon et Hilzonde Adriansen, deux personnages du magnifique roman de Marguerite Yourcenar, « L’Oeuvre au noir ». Nous sommes en 1534 et ce couple de bourgeois d’Amsterdam, prospères et raisonneurs, rêve de rejoindre les Anabaptistes soulevés à Münster à la fois contre les Catholiques et les Luthériens. Le marchand donne à son épouse « quinze jours pour réfléchir à ce projet au fond duquel se trouvaient la misère, l’exil, la mort peut-être, mais aussi la chance d’être parmi les premiers à saluer le Règne du Ciel ». Hilzonde n’attend pas quinze secondes pour décider avec Adrian de tout abandonner et de rejoindre « l’Arche de Münster ».

Je ne pense pas que, à la différence des insurgés écrasés dans le sang à Münster en 1535, les dirigeants de Daech croient eux-mêmes à l’imminence du Jugement dernier. Mais j’ai décrit « l’opportunisme apocalyptique » qui permet à Baghdadi et à ses cadres de mobiliser d’aussi puissantes émotions au service de leur projet totalitaire. Les combats menés dans le nord de la Syrie depuis 2013 ont considérablement alimenté le flux de recrutement djihadiste, car c’est dans ce « pays de Cham » (Cham désignant à la fois la Syrie et Damas) que certaines prophéties situent les ultimes batailles de ce monde. Les localités de Dabiq et A’amaq, situées au nord-est d’Alep, et mentionnées dans ces textes anciens, ont ainsi donné leur nom respectivement au magazine en ligne et à « l’agence de presse » de Daech.

C’est un auteur apocalyptique du début du troisième siècle de l’Islam qui est aujourd’hui en vogue dans les milieux djihadistes. Nuaym Ibn Hammad (771-843) a écrit le « Livre des Discordes » (Kitâb al-fitan) au cours des dix dernières années de sa vie, compilant des traditions prophétiques, à la fois liées à la fin des temps et au « pays de Cham ». Ibn Hammad est une source mineure par rapport aux grandes références de la tradition musulmane que sont Boukhari, Muslim ou Abou Daoud. Mais il connaît un regain d’intérêt populaire après l’invasion américaine de l’Irak en 2003, quand des auteurs de pamphlets millénaristes se réclament d’Ibn Hammad pour associer les catastrophes qui ravagent le Moyen-Orient aux Signes de la Fin des Temps.

Deux dirigeants djihadistes vont user et abuser des citations d’Ibn Hammad, le Jordanien Abou Moussab Zarqaoui, tué en 2006 à la tête de la branche irakienne d’Al-Qaida, devenue la matrice de Daech ; et le Syrien Abou Moussab al-Souri, « disparu » depuis sa capture par la CIA au Pakistan en 2005. Une décennie plus tard, la propagande djihadiste sur les réseaux sociaux est truffée de citations d’Ibn Hammad, avec une insistance particulière sur le privilège extraordinaire réservé à chaque « martyr » tombé en Syrie : il pourra sauver 70 vies en plus de la sienne lorsque viendra le Jugement dernier.

Les sergents recruteurs de Daech ont vite étendu ce privilège aux militantes qui rejoignent leur organisation. Peu importe que la formulation d’Ibn Hammad soit passablement obscure : de toutes façons c’est sa version simpliste, diffusée en écho sur les réseaux sociaux, qui littéralement fait foi. La rupture avec l’environnement familial et amical est ainsi justifiée par son contraire, par une dynamique bien connue dans les mouvements sectaires et les organisations totalitaires : on rompt pour sauver, on se déchire pour racheter, on fuit pour se retrouver dans un ailleurs exalté.

Le mythe des 70 « rachats » est au cœur de ce djihadisme conquérant qui, à la faveur de l’horreur syrienne, se pare des couleurs d’un altruisme aussi mensonger que dévastateur.

Le djihad pour sauver soixante-dix parents et amis

  • A propos

    Jean-Pierre Filiu est professeur des universités en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po (Paris). Il a aussi été professeur invité dans les universités de Columbia (New York) et de Georgetown (Washington). Ses travaux sur le monde arabo-musulman ont été diffusés dans une douzaine de langues. Il a aussi écrit le scénario de bandes dessinées, en collaboration avec David B. ou Cyrille Pomès, ainsi que le texte de chansons mises en musique par Zebda ou Catherine Vincent. Il est enfin l’auteur de biographies de Jimi Hendrix et de Camaron de la Isla.
 

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