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08/02/2013

Louis Jouvet, ambivalent pendant l'Occupation ?

 

Louis Jouvet

Louis Jouvet est un acteur français, metteur en scène et directeur de théâtre, professeur au Conservatoire national supérieur d'art dramatique, né le 24 décembre 1887 à Crozon (Finistère), mort le 16 août 1951 à Paris..

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Tribune | Suite à la diffusion le 19 décembre sur France 5 du documentaire “L'Occupation sans relâche”, qui décrit l'attitude de certains artistes français pendant la Deuxième Guerre mondiale, nous avons reçu une lettre indignée d'Alberte Robert. Celle-ci, auteure en 1981 pour Antenne 2 d'un documentaire sur Louis Jouvet, réfute les accusations de collaboration prêtées au comédien par un historien interrogé dans le film. Voici l'extrait incriminé et la réponse, sous forme de tribune, d'Alberte Robert.

Le 27/12/2010 à 00h00 - Mis à jour le 29/12/2010 à 10h07
Alberte Robert

Extrait de L’Occupation sans relâche ( et partie 2/2 ) , documentaire d'Yves Riou, 2010, diffusé sur France 5 le dimanche 19 décembre.


Pour l’honneur de Louis Jouvet, par Alberte Robert
Je reviens sur les déclarations de l’historien Denis Rolland dans le document L’Occupation sans relâche  présentant l’attitude de Louis Jouvet sous l’Occupation en deux raccourcis sans appel : en 1940 la tournée en Amérique du Sud « comme clairement officielle » donc sous l’égide de Vichy « pour promouvoir le gouvernement pétainiste de la France » ; et le retour en 1945 énoncé avec ironie « en héros… de la Résistance ! ». Or la réalité des faits est tout autre :

 

  • En 1940, les Allemands interdisent à Jouvet de jouer Jules Romains et Jean Giraudoux ; les jugeant « anticulturels », on lui offre de les échanger contre Schiller et contre Goethe.  Alors Jouvet leur rétorque qu’« on ne fait du théâtre que par plaisir, et en liberté », et cohérent, laissant son théâtre, il se replie en Suisse avec sa troupe et accepte le projet de Max Ophüls : faire un film de L’Ecole des Femmes qu’il avait créée à l’Athénée. Mais quand il découvre que le cinéaste entretient une liaison avec Madeleine Ozeray, il rompt le tournage et toute la troupe se replie à Lyon. C’est là que Marcel Karsenty (qui a échappé de justesse aux Allemands – comme Ophüls) réussit à monter une tournée vers l’Amérique latine, comme auparavant Sarah Bernhardt et après, Renaud-Barrault. Après avoir joué en zone libre, on rapatrie les décors vers Lisbonne et c’est du Portugal qu’en mai 1941 Jouvet et sa troupe s’embarquent pour une tournée vers Rio et Buenos-Aires de juin à septembre, et qu’ils supposent d’une saison.
  • A Rio, c’est un triomphe. Conférences, représentations, Molière et Jean Giraudoux, Knock, Ondine, Electre, Le Trouhadec, on joue tous les jours à guichets fermés. L’Argentine n’est pas en reste ! Quand Jean-Pierre Aumont, réfugié à Hollywood avec Renoir, lui propose de le rejoindre, Jouvet, solidaire de sa troupe, refuse, et prend la décision de rester où il est. Avec ses comédiens.
  • Le gouvernement du Canada propose alors une saison à Montréal, Québec et Ottawa mais comme Washington ne répond pas aux demandes de visas des interprètes, Jouvet comprend que leur séjour est devenu un exil et il entame une deuxième saison à Rio, en élargissant le répertoire à Claudel, Musset et Mérimée.
    Après Rio, Sao-Paulo et Buenos-Aires, sans nouvelle des leurs, les comédiens souffrent. Le 21 septembre 1942, les décors et les costumes flambent … Madeleine perd ses parents et sa relation avec Jouvet se dégrade… alors qu’il faut partir, mais où ? Ce sera de l’autre côté de la Cordillère, au bord du Pacifique, au Chili en premier.
  • Et c’est l’errance : de la fin 1942 au printemps 1945, Karsenty les devance de ville en ville, en bateau, à dos de mules ou par d’improbables gués, à travers un pays âpre et montagneux, afin de préparer les représentations à venir. On pense à Molière et son Illustre Théâtre à travers le Languedoc bien avant les fastes de Versailles.
    Après Madeleine, sa vedette depuis 1934, qui l’a quitté à Montevideo, Jouvet perd des comédiens dont le fidèle Romain Bouquet, son compagnon depuis l’aventure avec Jacques Copeau, emporté à Santiago, tandis que sans aucun subside ni subvention, sans nouvelle des siens, sa femme et ses trois enfants, son seul lien avec la France va être l’espoir d’une lettre de Jean Giraudoux, commissaire général à l'Information de 1939 à 1940, lettre qui l’attend quand la troupe atteint une capitale ou un consulat français.
    C’est ainsi qu’il apprend que sa nouvelle pièce La Folle de Chaillot attendra son retour, donc la fin de la guerre, pour être montée à l’Athénée…Giraudoux lui précise avoir laissé la date en blanc.
  • C’est à Mexico que Jules Romains les accueille au début 1945.
  • Leur odyssée s’achève. En quatre années ils ont parcouru 67 000 kilomètres (une fois et demie le tour de la terre), avec 34 tonnes de matériel, vingt pièces, seize spectacles, par monts et par vaux, ravins torrides et fondrières enneigées ; Valparaiso, Lima, Quito, Bogota, Caracas, les Caraïbes. Ils répétaient sur les bateaux, dans le train, ou sous la tente. Ils étaient quarante, ils reviennent à vingt-sept. Ils s’appellent : Régis Outin, Paul Cambo, Marthe Herlin, Monique Mélinand, Wanda Kerrien, Alexandre Rignault, Camille Demangeat (qui deviendra l’homme de Jean Vilar au TNP), Marcel Karsenty, et épuisés par ces quatre ans, aux limites de leurs forces, ils apprennent la mort de leurs proches. Ce sont eux, ces rescapés, qui m’ont raconté ce que je relate ici, de cette tournée : saluons les saltimbanques !
  • Quand Jouvet et sa troupe arrivent à Paris, c’est pour mettre immédiatement en répétition la pièce de Giraudoux, et c’est par fidélité que Jouvet et Marguerite Moreno créent La Folle de Chaillot le 20 décembre 1945. « Nous sommes en retard », écrit Jouvet sur le programme en s’adressant à l’auteur qui n’est plus là.

Oui, Denis Rolland, Jouis Jouvet n’était pas à Londres, ni dans le maquis. Il était sur les planches, sur scène avec ses frères d’armes, Arnolphe, Knock, et avec les plumes de Molière, de Jules Romains, de Steve Passeur et de Claudel, de Giraudoux et de Supervielle, elles furent ses dérisoires épées pendant ces quatre années de miracles quotidiens.
Avec sa troupe il a porté haut l’éclat d’une nation humiliée et sans mémoire, d’un pays rabaissé. Lui, saltimbanque infatigable, il a fait ce qu’il savait si bien faire : il a joué.
Son épée était de bois mais son fil, c’était le verbe.

Alors, comme vous l’avez affirmé, présenter Jouvet en 40 comme un suppôt de Pétain et en 45 comme un pseudo résistant, n’est-ce pas une offense, à vrai dire une infamie ? Nul doute que le caustique fantôme de Jouvet n’en sourie, et emprunte à ces auteurs qu’il respectait tant, son si fameux « N’est-ce pas un peu court, jeune homme ? »

Auteur de « Louis Jouvet, serviteur du Théâtre », Antenne 2,
 
 
Elvire Jouvet 40
Benoît Jacquot
1986 - France - 65 mn - 35 mm - Noir & Blanc
 
 Ce spectacle mis en scène par Brigitte Jaques au Théâtre national de Strasbourg repose sur les notes prises par Louis Jouvet au cours des sept leçons qu'il a données, de février à juin 1940, à une élève du Conservatoire, interprète du rôle d'Elvire du «Dom Juan» de Molière. film-documentaire.fr - film - Elvire Jouvet 40,
 
voir ces films : Les amoureux sont seuls au monde part 1 - YouTube : 52 min 30 sec, Entrée des artistes 1938 (part 1, part 2 , part 3, part 4, part 5, part 6, part 7 ;);  quai des orfèvres 1947 (part 1 , part 2, part 3, part 4,part 5, part 6, part 7 :) , Knock Francais 1951 Comedie : 1h39
 
Voir les documentaires : LOUIS JOUVET ou la noblesse du comédien. Documentaire sur le grand comédien et acteur français : LOUIS JOUVET (1887-1951).
Émission réalisée par Claude-Jean PHILIPPE.
© Antenne 2 - Pathé Cinéma. 1987
Noir et blanc.
Durée : 49 minutes 10 secondes.
 

20/01/2013

Django unchained’

Quentin Tarantino : “A vous de voir ce que ‘Django unchained’ raconte de l’époque !”

Avant-goût | Spectateur boulimique, le réalisateur continue à explorer les genres et signe un western iconoclaste sur l'esclavage. Quentin Tarantino est à la une de “Télérama” cette semaine.

Le 14/01/2013 à 18h38 - Aurélien Ferenczi

 

C’est un type qu’on rêverait de rencontrer tranquillement. Comme un ami cinéphile avec qui l’on aimerait faire des listes (les meilleurs westerns dans lesquels l’un des personnages principaux est un Noir), se perdre en débats animés et stériles (les acteurs américains sont-ils trop payés ?), bref passer du temps. Mais Quentin Tarantino est en coup de vent à Paris, attraction numéro un de la caravane médiatique de Django unchained, qui transforme l’étage d’un hôtel de luxe en un drôle de charivari, quatre acteurs dans leurs suites, le double d’intervieweurs, le triple d’assistants, le quadruple de gens dont on ne sait pas ce qu’ils font là… En avant-première sur Télérama.fr, voici un extrait de l'entretien qu'il nous accordé.

 

Retrouvez l'intégralité de cet entretien dans Télérama, en kiosque mercredi 16 janvier.
 

Vous êtes-vous donné comme mission de venger les peuples qui ont souffert ? Après les Juifs, les Noirs ? On dirait que vous avez fait vôtre la citation biblique, assez fantaisiste, de Samuel Jackson dans Pulp Fiction : « Et je frapperai avec colère ceux qui tentent de détruire mes frères »…
C’est possible ! Mais c’est aussi plus simple que cela : je voulais évoquer ce sujet sans le respect un peu compassé envers les victimes qu’on trouve généralement dans les grands films historiques. On a l’impression de regarder à travers une vitre ! La Liste de Schindler est différent : parce que Spielberg réussit à briser cette vitre, son film nous empoigne. Mais le voir reste une épreuve. Alors que dans le cinéma de genre on peut garder l’Histoire en toile de fond et remplacer la douleur par une énergie, une empathie gratifiantes. Je voulais que les Noirs d’Amérique puissent voir Django unchained sans se sentir déprimés ou frustrés… Je me rappelle une discussion avec Reginald Hudlin, un réalisateur noir américain : il comparait un gros film sur l’esclavage, bourré de bonnes intentions, à une série B des années 1970, The Legend of Nigger Charley. Il trouvait la seconde fauchée, mais dynamique, efficace, positive… J’ai pensé : Ah, mais je pourrais faire ça…

 

 

The Legend of nigger Charley, le film qui inspira Tarantino pour Django unchained.

Django unchained est un western : n’est-ce pas, par excellence, le genre qui raconte l’histoire, même enjolivée, des Etats-Unis ?
Bien sûr, les westerns décrivent la naissance du pays, mais encore plus la décennie dans laquelle ils ont été faits. Ceux des années 1930 montrent encore l’esprit des pionniers, ou des colonisateurs, avec un manichéisme simple : c’est l’opposition « white hat/black hat » – le héros porte un chapeau blanc, son rival un noir. Dix ans plus tard, ils rendent compte du traumatisme de la guerre : ils sont proches du film noir, c’est l’ère du doute, comme dans La Vallée de la peur, de Raoul Walsh. Les années 1950 sont encore très conservatrices, mais certains films annoncent timidement la montée des droits civiques : s’il est question des Noirs, c’est à travers les Indiens. La Flèche brisée, de Delmer Daves, l’un des premiers films à montrer des Indiens comme des êtres humains, a été très apprécié de la communauté noire : l’histoire semblait proche de la leur, que personne n’avait encore racontée ! Plus tard, le western évoquera la guerre du Vietnam, et même le Watergate : les films de la fin des années 1970 démontent les mythologies, comme Buffalo Bill et les Indiens, de Robert Altman, ou La Brigade du Texas, de Kirk Douglas… A vous de voir ce que Django unchained raconte de l’époque !

Django Unchained, de Quentin Tarantino, en salles mercredi 16 janvier

Vous y retrouvez Christoph Waltz et Samuel L. Jackson, deux acteurs experts du « tarantinien », ce langage inventif et imagé qui est votre marque de fabrique. D’où vous vient ce sens du dialogue ?
Longtemps, alors que je cherchais à financer Reservoir Dogs, j’ai entendu : « Trop de dialogues, c’est du théâtre… » Je ne sais pas précisément à quoi ressemblent mes dialogues. Sont-ils de la poésie ? Pas exactement, mais il y a un lien. Des paroles de chansons ? Pas exactement, mais il y a un lien. Du rap ? Des extraits de one-man-show ? Toujours un lien. Ils possèdent une musicalité très singulière : la façon dont les mots sonnent, riment, se répètent est importante. Comme l’est leur disposition sur la page blanche du scénario : on doit saisir leur musicalité d’un regard… Alors, qui m’a influencé ? Des scénaristes, comme Preston Sturges ou Paul Mazursky. Des romanciers : Larry McMurtry, Elmore Leonard. Des dramaturges : David Mamet, Sam Shepard, Ben Hecht. Et sûrement aussi de grands comiques, comme Richard Pryor ou George Carlin

La scène du pourboire, dans Reservoir Dogs, de Quentin Tarantino (1992).

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A voir : Django unchained, de Quentin Tarantino, en salles mercredi 16 janvier.

06/11/2012

Interview : Fabrice Luchini

 

Fabrice Luchini : “Je ne vois pas comment les acteurs peuvent vivre sans théâtre”

 

Cinéma | D'Astérix au dernier François Ozon, il n'a jamais eu autant de succès au cinéma. Pourtant, ce fils d'immigré italien garde la scène comme moteur. Rencontre.

Le 22/09/2012 à 00h00
Propos recueillis par Louis Guichard - Télérama n° 3271

Fabrice Luchini. © Jean-François Robert pour Télérama

Il a « l'âge de la retraite selon François Hollande », dit-il. 61 ans. Il a même « réuni les papiers » pour savoir ce qu'on lui donnerait. Seulement voilà, Fabrice Luchini est au sommet de sa popularité, de son art, de son charisme et de sa bizarrerie. Lui qui a ramé pendant vingt ans, de 1970 à 1990, pour devenir une vedette, enchaîne les films millionnaires en entrées (Potiche, Les Femmes du sixième étage), remplit toujours les théâtres rien qu'en disant des textes seul en scène. Et il ne se sent pas encore « apte à la canne à pêche ».

Ivre de citations (Céline et Jouvet d'abord), porté par ses propres fulgurances, prompt à imiter debout confrères, consœurs ou metteurs en scène célèbres, il fait son grand show dans la cuisine de son appartement, commente à sa manière l'actualité : « "Le drame, c'est qu'aujourd'hui la bêtise pense", Jean Cocteau. » Cet automne, il sera un Jules César dépressif et en 3D dans Astérix et Obélix, Au service de Sa Majesté et, sur les planches, (à nouveau) la voix du pamphlétaire Philippe Muray. Mais on le verra surtout, au cinéma, se surpasser dans son emploi d'intello perdant peu à peu le contrôle - Dans la maison, de François Ozon. La conversation a lieu un jour où la demande de nationalité belge de Bernard Arnault est dans tous les esprits...

Deux millions de spectateurs pour vos deux derniers films sortis en salles : vous êtes un roi du box-office. Prêt pour les 75 % d'imposition ?
Une chose est sûre, je ne vais pas m'exiler fiscalement. Je citerai Céline : « Loin du français, je meurs. » Mais ça serait mieux si, parallèlement aux 75 %, on sentait un grand souffle mobilisateur venu d'en haut, un souffle à la Chateaubriand ! Ça donnerait plus envie de participer. Je trouve logique que les artistes et les footballeurs soient logés à la même enseigne que les chefs d'entreprise. Cela dit, comparé à monsieur Arnault, je suis un clandestin afghan ou un Albanais en fin de piste. Par rapport à la majorité des comédiens, oui, je suis riche.

« Je suis un fils d'immigré qui a réussi
dans son boulot. Je veux être fraternel
avec les prolos, mais je ne suis pas ouvriériste. »

Et pauvre, vous l'avez été ?
Mon père, oui. Immigré italien, il a d'abord été, comme mon grand-père, ouvrier, à Villerupt. Moi, je n'ai pas connu sa pauvreté. Quand je suis né, il avait déjà un commerce de fruits et légumes à Château-Rouge, dans le 18e arrondissement. Il travaillait tout le temps. Les Halles de Paris, c'était une vie nocturne, à l'époque. Il était très conservateur, dur, comme tous ceux qui servent les gens aisés. Il répétait des proverbes italiens du genre : « Il y a ceux qui mangent la soupe et ceux qui la regardent »... Ma mère, qui venait de l'Assistance publique, a travaillé, elle aussi, chez les bourgeois dès l'âge de 11-12 ans. Dans ce milieu, on n'a pas la haine des riches. L'argent est la référence absolue, on ne rigole pas avec ça. Quand j'étais enfant, tous les soirs papa comptait. Non pas les billets, mais les pièces.

Quand on a changé de classe sociale aussi radicalement, à laquelle appartient-on ? Aux deux ? A aucune ?
D'un côté, je ne trouve pas ça normal d'avoir changé de classe : je ne me sens pas légitime dans tant de confort. En tout cas, beaucoup moins que mon père ne l'aurait été. De l'autre, je ne vais pas jouer les prolétaires : si je n'ai aucune affinité avec les bourgeois accros au Figaro Magazine, j'appartiens désormais à la catégorie qui a une maison sur l'île de Ré, comme Lionel Jospin ! J'assume, justement parce que mon père en aurait été ravi. Je suis un fils d'immigré qui a réussi dans son boulot. Je veux être fraternel avec les prolos, mais je ne suis pas ouvriériste. J'ai même de l'animosité pour le cinéma ouvriériste. Dans l'immondice haineuse de Céline, le prolo est mieux défendu que par la compassion de certains cinéastes engagés. Mais je ne nommerai pas.

Et le changement de classe culturelle ?
Il a été total... Mon père, quand il lisait, c'était plutôt Henri Troyat. J'étais nul à l'école. Je suis devenu apprenti coiffeur à 14 ans, mais sans avoir le talent des gens qui me formaient. C'est le monde de la nuit qui m'a permis d'approcher les gens de cinéma et de décrocher de petits rôles. Et c'est après ma première participation à un film d'Eric Rohmer, Le Genou de Claire, que mon agent m'a envoyé dans un cours de théâtre, celui de Jean-Laurent Cochet. Cet enseignement a été la révélation absolue, complète, éblouissante. Rien de ce que disait Cochet sur Feydeau ou Racine ne m'était étranger. Enfin, je n'étais plus exclu.

« Je suis redevenu coiffeur à 25 ans,
faute de rôles. Ça fait bizarre de refaire des brushings
quand on a été acteur principal d'un film. »

Luchini coiffeur pendant de longues années, c'est un mythe ?
Non ! Je suis redevenu coiffeur à 25 ans, faute de rôles. Ça fait bizarre de refaire des brushings quand on a été acteur principal d'un film avec Michel Bouquet, Vincent mit l'âne dans un pré. Puis il y a eu Perceval le Gallois, de Rohmer, en 1978. Mon père est allé le voir sur les Champs-Elysées et, pour la première fois, il m'a encouragé : ne lâche plus l'affaire ! Je suis pourtant resté au moins deux ans au chômage ; je songeais à arrêter, personne ne voulait ne serait-ce que me recevoir. « L'acteur de Perceval ? Non, non, merci, on connaît... » Watch Videos Online | Perceval Le Gallois | Veoh.com

Comment êtes-vous devenu ce personnage de beau parleur un peu fat qu'on retrouve d'un film à l'autre depuis plus de vingt ans ?
C'est vraiment Eric Rohmer qui l'a inventé dans Les Nuits de la pleine lune, en 1984. Il m'a voulu comme un être de discours, le confident intellectuel de l'héroïne, Pascale Ogier, avec laquelle il s'abstient de coucher : une place dont je ne saurais me contenter dans la vie ! Bref, ce n'est pas moi, c'est une création de Rohmer. Or, ce rôle m'a façonné une image, presque une fois pour toutes, alors même qu'il ne m'a pas renforcé sur le marché des acteurs à l'époque : Rohmer était prestigieux, mais trop confidentiel, trop déconnecté de la médiocrité naturaliste dominante. Le vrai succès est venu en 1990, avec La Discrète, de Christian Vincent, qui n'était qu'une conséquence commerciale du style élaboré pour moi par Rohmer, mon deuxième père.

 

deuxième père.

Mais le goût du texte, vous l'aviez avant Rohmer ?
Oui, il a tout de même utilisé quelques composantes de moi ! Et je suis bien tombé avec lui, si pointilleux sur les dialogues. Car ma seule obsession d'acteur depuis toujours, l'obsession de ma vie, depuis ma sortie de la coiffure, est le problème de l'écrit. Comment faire s'envoler une langue écrite sans la dénaturer ? Comment retrouver l'impulsion originelle de l'auteur – ce que Nietzsche appelle « l'impulsion de l'imprimé » ? Comment éviter que l'oralité ne détruise « les harmonies premières » d'un texte – ça, c'est une formule de Paul Valéry ? L'acteur ne doit pas lire l'imprimé, il doit retrouver la force de celui qui l'a écrit.

« Au cinéma, si vous êtes somnolent,
la caméra fait de vous ce qu'elle veut.
Si vous la ramenez trop, vous encombrez. »

Au cinéma, le texte n'est pas toujours central, loin de là. Comment vous en débrouillez-vous ?
D'abord, c'est le théâtre qui est mon moteur, c'est là où je me sens le mieux, le plus proche de mon père : l'argent est justifié, ne serait-ce que par le travail colossal de mémorisation. Je ne vois pas comment les acteurs peuvent vivre sans théâtre. J'ai besoin de ses règles, de sa discipline. Au théâtre, on n'a pas honte. Au cinéma, si, même si ça peut être délicieux... Quand on est une tête d'affiche, c'est déréalisant, le cinéma. Et déresponsabilisant. Cela paraît surpayé : parfois une fortune pour dire un mot. Depuis quelques années, j'ai découvert que la somnolence y est essentielle. Si vous êtes somnolent, la caméra fait de vous ce qu'elle veut. Si vous la ramenez trop, vous encombrez. Il faut atteindre cet état que Louis Jouvet qualifiait de vacant.

Mais les réalisateurs vous considèrent plutôt comme un acteur technique, comparé à un Depardieu ou une Deneuve, vus comme d'éternels débutants. Ça vous gêne ?
Dans le film où je joue avec ces deux-là, Potiche, de François Ozon, je fais l'affreux mari : pour ce genre de rôle, il faut être hypertechnique, sinon ça ne marche pas. Il faut payer comptant, connaître son Feydeau par cœur. C'est d'abord un rythme. En règle générale, je ne travaille pas mes rôles psychologiquement. Les acteurs ont tendance à penser qu'il faut mettre de la vie dans un texte. Erreur ! La vie, c'est le texte. Celle de l'acteur ne doit pas lui faire obstacle. Je suis anti-Actors Studio. Nourrir d'états d'âme chaque geste ne résout pas l'essentiel, qui est la diction. Le but n'est pas de bien dire, comme les gens de la Comédie-­Française d'il y a cinquante ans. Le but est de trouver le bon état. C'est par la pratique sonore de la phrase qu'on l'atteint. Par la fréquentation du texte, la connaissance de toutes ses variations possibles. Comme le professe Jouvet, un acteur, c'est une voix.

Ce Jouvet que vous vénérez, vous avez refusé de le jouer dans un biopic, un projet récent d'André Téchiné. Pourquoi ?
C'est un crève-cœur de dire non à l'un des meilleurs cinéastes français. Mais je ne me suis pas senti capable de jouer Jouvet. J'aime l'homme de lettres, le prodigieux guide théorique sur l'art de l'acteur, l'auteur du Comédien désincarné et de Témoignages sur le théâtre. Mais, dans un biopic, il serait présent au mauvais sens du terme, c'est-à-dire physiquement. Je ne suis pas Jouvet, je ne sais comment l'incarner. Faut-il l'imiter ou non ? Je ne veux pas composer, me maquiller, me déguiser. Je peux me déplacer d'un univers à un autre, mais je ne sais pas tout jouer. Il faut choisir ses rôles, accepter d'être seulement le comédien de l'homme qu'on est. Trop d'acteurs pensent qu'ils peuvent tout faire.

« Les réalisateurs me mettent toujours
dans des situations où je finis par
ne plus parler et ne plus bander. »

Vous avez peur des mauvaises critiques ?
Comme tout le monde, y compris ceux qui prétendent le contraire ! Je pense que Claude Berri, avec qui j'ai fait Uranus, aurait adoré avoir les critiques pour lui. Il était riche, infiniment puissant, il avait tout, mais pas les critiques... Je pense que Cédric Klapisch, avec qui j'ai tourné deux fois, aimerait lui aussi les avoir. Il faut les deux, le public et la critique. Les critiques sont méchants, il y a des règlements de comptes subjectifs, des animosités, des détestations organiques, mais ça nous renseigne...

Dans le nouveau film d'Ozon, vous êtes un prof assuré et péremptoire qui, soudain, perd toute maîtrise... Vous êtes abonné à ce genre de chute ?
C'est le pur souhait des réalisateurs ! Ils me mettent toujours dans des situations où je finis par ne plus parler et ne plus bander. Ils jouissent de ­détraquer cette marionnette trop bien structurée ! Si je n'avais pas le théâtre, ce serait peut-être l'hôpital psychiatrique. Mais comme je reprends la parole sur scène, j'y renonce volontiers pendant les tournages, et je me laisse malmener pour le plus grand plaisir des cinéastes.

Ce film oppose ceux qui créent (un lycéen romancier) à ceux qui commentent (le prof). Vous, le passeur de textes, où vous situez-vous ?
Ni dans un camp, ni dans l'autre. Jouer, ce n'est pas créer, mais ce n'est pas comme donner un cours. La pensée la plus élaborée ne peut venir en aide à l'acteur. Pour jouer, il faut abdiquer l'intelligence intellectuelle, encore un conseil de Jouvet.

« Je cite toujours la question géniale d'Oscar Wilde :
‘Etre un couple, c'est ne faire qu'un. Oui, mais lequel ?’ »

Ozon joue avec une ambiguïté sexuelle qui vous a accompagné discrètement pendant longtemps...
A mes débuts, j'ai été reçu par un agent très connu, qui m'a dit : « Je ne te prends pas, et, à mon avis, tu ne réussiras pas, parce que tu n'es pas sexué. Quand tu joues, on ne sait pas si tu es homo ou hétéro. » Je suis reparti extrêmement accablé. En fait, pendant vingt ans, tout le monde a cru que j'étais homo : un acteur si maniéré ! Mais j'étais obsédé par les femmes, client des prostituées dès l'âge de 15 ans. J'étais ce que Céline aurait appelé un « tracassé du périnée », un « chercheur ». J'ai beaucoup cherché de ce côté-là... Parallèlement, mes amitiés étaient masculines, et souvent homosexuelles. Déjà, à 14 ans, dans la coiffure, j'étais entouré d'homos. Je suis comme un poisson dans l'eau avec l'homosexualité. Le nouveau roman de Claude Arnaud, Brèves Saisons au paradis, évoque un trio - l'auteur plus les scénaristes Bernard Minoret et Jacques Fieschi - avec lequel j'ai partagé dix ans d'amitié fusionnelle quand j'étais vingtenaire.

Pour ou contre le mariage homo ?
Je trouve le mariage en général très zarbi. Ne suis moi-même pas marié... Je cite toujours la question géniale d'Oscar Wilde : « Etre un couple, c'est ne faire qu'un. Oui, mais lequel ? »

Vous allez reprendre sur scène votre spectacle autour des textes du pamphlétaire Philippe Muray. Que diriez-vous à ceux qui n'accrochent pas ?
Muray a la dimension d'un Guy Debord comique. Prenez son texte sur le débat, un chef-d'œuvre, selon moi. Il dit que plus la pensée s'effondre, et plus il y a de débats : « Un magma d'entre-gloses qui permet de se consoler sans cesse de ne jamais atteindre seul à rien de magistral. » Il dit que le réel s'efface au rythme même où il est débattu : « On convoque de grands problèmes, et on les dissout au fur et à mesure qu'on les mouline dans le débat. » Plus il y a de débats, moins il y a de réel. C'est à la fois du Desproges et du Devos.

Dans Les Nuits de la pleine lune, en 1984, vous déclarez : « On est vieux quand on n'éprouve plus le besoin de séduire. » Qu'en pensez-vous aujourd'hui ?
A l'époque, j'avais un côté hystérique qui résonnait bien avec cette réplique. Mais aujourd'hui... Après trente-cinq ans d'analyse, si on ne vit que pour séduire, donc manipuler et mentir sur la marchandise, c'est qu'on est un peu pitoyable... C'est presque le contraire qui m'intrigue, désormais : qu'est-ce qui passe quand ça ne séduit plus, quand les gens n'applaudissent pas ? Est-ce qu'on s'effondre ou est-ce qu'on tient le coup ?

Fabrice Luchini en six dates
1965 Apprenti coiffeur à 14 ans.
1969
Première apparition au cinéma : Tout peut arriver, de Philippe Labro.
1970
Premier film avec Eric Rohmer : Le Genou de Claire.
1984
Avec Les Nuits de la pleine lune, Eric Rohmer impose le style Luchini.
1986
Commence à lire sur scène Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline. Enorme succès : reprises et suites jusqu'en 2005.
1990
Premier triomphe personnel au cinéma : La Discrète,de Christian Vincent.

 

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À voir

Dans la maison, de François Ozon, en salles le 10 octobre.

Fabrice Luchini lit Philippe Muray, au Théâtre Antoine, Paris 10e, à partir du 14 octobre.

 
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